Ce que le patriarcat fait à nos corps
- 19 mars
- 5 min de lecture

Le week-end dernier j’ai assisté à un Ball Voguing. C’était une première pour moi, je ne connaissais pas
du tout cette pratique, j’étais donc très curieuse de ce que j’allais y découvrir, voir, ressentir. Cette performance a généré pas mal de discussions avec les ami·es présent·es.
Les balls voguing, c’est quoi ?
Ce sont des lieux d’expression, de performance, de danse, de liberté et de compétition apparus dans les années 60, aux USA, au sein de la communauté queer et plus particulièrement dans les communautés gay et transgenre latino et afro-américaine. Lors d’un ball voguing, les participant·es vont défiler sur un podium (comme pour un défilé de mode - le terme “voguing” vient d’ailleurs du célèbre magazine de mode Vogue) face à un jury. La danse “voguing” reprend, en les parodiant, les mouvements et les poses des mannequins lors des défilés.Les balls, qui sont donc des concours, comportent plusieurs catégories. Certaines sont axées sur la danse spécifique qu’est le voguing, d’autres sur la qualité esthétique des costumes, ou encore sur la capacité de la personne à se fondre dans les normes du genre de sa transition (par exemple pour une femme transgenre, c’est la capacité à se fondre dans les normes des femmes cis hétérosexuelles). Les balls voguing sont des lieux d’expression artistique ET politiques puisque créés par des personnes trans racisées, en réaction à la discrimination qu’elles subissaient lors des concours de travesties au début des années 60.
Voilààààààà pour le contexte.
Mon sujet aujourd’hui ce ne sont pas les ball voguing à proprement parler, mais plutôt le regard qu’ils nous font porter sur le corps des femmes (qu’elles soient femmes cis ou femmes transgenres peu importe, il s’agit du corps féminin ou féminisé).
A la suite du show, une des personnes avec qui j’étais évoquait la gêne qu’elle avait ressenti face à la représentation de corps féminins hyper sexualisés : la plupart des participant·es affichaient les codes esthétiques dominants de ce que devrait être la “ féminité “ : poitrine opulente, fesses bombées, cheveux longs, vêtements minimalistes, talons aiguilles, beaucoup de maquillage. Tous les stéréotypes de la “ femme objet ” étaient réunis, et c’est précisément ça qui faisait grincer des dents l’ami en question.
Pourquoi, dans un espace censé être subversif, libre, en dehors des codes, retrouve-t-on une vision ultra stéréotypée de la femme ? Est-ce qu’en 2026, on en est toujours là, après tant d’années de combats féministes ? C’était peu ou prou les interrogations qui circulaient dans notre conversation.
Le corps de la femme est le lieu d’exercice privilégié de la domination masculine.
Les injonctions au paraître se coulent insidieusement dans nos corps de femmes, au point que ces diktats deviennent totalement intégrés, et souvent de façon inconsciente.
Le patriarcat réduit les femmes à leurs caractéristiques sexuelles, ou à une forme de capacité maternelle à laquelle elles seraient inévitablement destinées, faisant d’elles un objet (par opposition à sujet). La conséquence de cela est que les femmes finissent par devenir comme étrangères à elles-même, privées de leur liberté d’être car contraintes d’évoluer uniquement entre ces 2 archétypes : la Sainte et de la Putain.
Car oui, finalement, l’unique projet du patriarcat pour les femmes consiste à :
être une épouse, une mère (au sens propre comme au sens figuré), une madone lisse, pudique, chaste, à la morale irréprochable, désincarnée > La Sainte
ou son exact opposé: une séductrice, amante passionnée, charnelle, qui use de son physique pour attirer à elle l’objet de son désir (quel qu’il soit) > La Putain
Un super programme quoi.
Heureusement que les luttes féministes ont permis de prendre le sujet à bras le corps (oui j’ai osé cette blague), et qu’elles ont fait du corps un des enjeux centraux de leur combat.
Parce qu’une des premières façons de reprendre son pouvoir, sa liberté d’être et de sortir de l’enfermement dans lequel nous contraint le patriarcat, c’est de reprendre le contrôle de l’endroit dont il nous prive : nos corps. Si la domination masculine a fait du corps des femmes son lieu privilégié d’asservissement, c’est bien parce qu’il y a une vision politique derrière cela. Réduire la femme à un objet de désir ou à un rôle essentiellement maternel permet de maintenir le joug, et d’assurer à l’homme une supériorité sociale, économique et intellectuelle.
Comment sortir de ces vieux schémas sexistes ?
Comment faire pour sortir de cette route toute tracée, ennuyante à mourir, cette vision desséchée? Comment faire pour prendre la tangente et enfin retrouver un espace de mouvement, de liberté et de reprise de pouvoir ?
Prendre conscience
Prendre conscience de quelle façon agissent ces 2 archétypes en soi, c’est déjà un 1er pas pour ouvrir une nouvelle route. Parce qu’entre les injonctions patriarcales et les injonctions judéo-chrétiennes franchement, on est farcies ! Elles sont parfois ancrées en nous depuis si longtemps, transmises de générations en générations, qu’il devient souvent difficile d’en prendre conscience. Et même en étant informées de tous ces stéréotypes cramoisis, on traîne encore de vieilles casseroles, je suis la première à le constater ! Mais les repérer en soi, les observer, prendre la distance nécessaire vis à vis d’eux, ça peut être un excellent début.
S’en amuser
Une fois repérés, on peut encore déjouer le patriarcat en s’amusant de la façon dont ces archétypes opèrent en nous. Plutôt que de se culpabiliser et de se juger à outrance (ce qui reviendrait à continuer de servir le jeu des dominants) parce qu’on s'évertue à faire tout bien comme il faut dans la vie telle une Sainte ou parce qu’une part de nous s’obstine à vouloir utiliser, manipuler, se servir des autres ou de ce que nous connaissons d’eux pour arriver à nos fins, prenons tout ça avec humour et surtout beaucoup de TENDRESSE ! On est humaines bordel.
Créer et incarner
Et oui, on est humaines ! Donc on compose avec toutes ces parts de nous-mêmes. Pour mieux en jouer. Pour mieux les déjouer. Pour sortir de la binarité réductrice et créer notre façon propre d’être femme. A l’écoute de nos désirs et fécondes du courage d’être libre d'être qui nous voulons être à l’instant T, libre de choisir ce que nous voulons faire avec et pour notre corps. Libre de concourir et de performer dans des balls voguing en mini jupe léopard, perchée sur des talons de 15cm et kiffer ça.
Incarner et vivre la joie puissante d’être femme.
Note importante : Je suis une femme cis, blanche, hétérosexuelle. Autant dire une privilégiée parmi les femmes. Nos parcours de vie à toutes sont si différents, que je sais combien cette phrase “ Incarner et vivre la joie puissante d’être femme “ peut sembler dérisoire parfois. C’est pourtant ce que je nous souhaite à toutes, profondément, et ce que je me souhaite à moi-même, pour cette année 2026.



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